UN PEU D’HISTOIRE : LA FABRIQUE DE L’INVISIBILITÉ

 

Que le montage soit une étape déterminante de la fabrication d’un film, cela semble une évidence. Combien d’ouvrages, d’articles, consacrés à cet « art », cette écriture spécifique, au point d’en faire la seule invention du cinéma selon le titre d’un essai de Jacques Aumont.

En revanche, qui s’intéresse au métier de monteur ? Pratiquement personne, hormis quelques publications, la plupart consacrées à la figure du couple réalisateur/monteur. Comme si le monteur n’existait pas en tant qu’être autonome. Comme si le montage était une opération sans opérateur.

Cette dichotomie entre montage et monteurs vient de loin. Aux premiers temps du cinéma, il a bien fallu assembler les bobines de tournage pour pouvoir en faire des bandes projetables. Couper soigneusement le film, le coller solidement au bout suivant, dans le bon ordre, cela exige des gestes patients et minutieux. Des qualités soi-disant féminines selon la doxa de l’époque — pas si éloignée de celle d’aujourd’hui. Et effectivement ce sont des femmes qui vont effectuer ces tâches. Des ouvrières, appelées « colleuses » ou « monteuses », quelquefois assimilées à des couturières. « Le montage s’effectue le plus souvent à l’usine même qui développe et tire les positifs des films. » (Cinémagazine, 1927)

Un décor : l’usine. Une classe sociale : des ouvrières. Une catégorie : des femmes. Tous les éléments sont en place pour une relégation dans l’ombre du cinéma.

Difficile, dans ces années du muet, de savoir ce qui se passait réellement dans ces lieux de montage. Quelle était la part du réalisateur et celle de la monteuse dans le montage du film ? Même si « une bonne monteuse est capable d’effectuer cent vingt collures à l’heure » (G. Michel Coissac, 1923), réduire ce métier à des gestes purement répétitifs semble simplificateur. Certaines personnalités commencent à émerger, comme Marguerite Beaugé, la monteuse d’Abel Gance. Un numéro de Cinémagazine de 1925 lui consacre un article, significativement intitulé Les collaborateurs du studio : la monteuse. « (…) Madame Marguerite Beaugé, monteuse d’Abel Gance depuis dix ans. Actuellement, elle monte au fur et à mesure que les scènes sont tournées, un positif et quatre négatifs (pour la vente à l’étranger) de Napoléon, et ces quatre négatifs ne constituent guère que les huit centièmes environ de l’amas de pellicule total. Et lorsque la prise de vues sera complètement terminée, il lui faudra reprendre ce film en compagnie du réalisateur et se livrer à un montage beaucoup plus serré et définitif. La monteuse est une collaboratrice du studio peu connue du public et cependant sa tâche est considérable.»

Avec l’arrivée cinéma parlant, les techniques de montage vont se complexifier. Maintenir la synchronisation entre l’image et le son quand on coupe la pellicule n’est pas une sinécure. Comme il est question de technicité, de virtuosité, voilà qu’arrivent les hommes, les monteurs. Et voilà qu’arrivent les premiers signes de reconnaissance d’un métier. Jusqu’aux années 30, il était exceptionnel que le nom des monteuses figure dans les génériques. Cela va se faire progressivement et ne deviendra systématique qu’au début des années 40.

Il faut croire que les complexités techniques du cinéma sonore n’ont pas empêché les femmes de redevenir largement majoritaires au poste de montage dans les années 50 et 60. Très présentes aux côtés des cinéastes de la Nouvelle Vague, elles vont utiliser à plein la liberté que leur apporte la colleuse au scotch — la presse — rapidité, souplesse, précision…

Il n’empêche. Bien que désormais le montage se donne à voir, heurtant le confort du spectateur et la fluidité des raccords, les monteuses restent invisibles. L’ambiguïté est toujours la même : qui, de Jean-Luc Godard ou de sa monteuse Cécile Decugis, a eu l’idée de couper à l’intérieur même des plans et d’inventer ainsi le jump cut, pour raccourcir À bout de souffle que le producteur trouvait trop long ?

Quant aux académiciens, il leur faudra réfléchir jusqu’en 1986 pour donner une définition au métier de monteur-monteuse, dans la 9ème édition de leur dictionnaire : personne spécialisée dans le montage des films, des émissions radiophoniques et télévisées.

À propos de télévision, c’est dans ce domaine qu’apparaissent dans les années 80 les lourdes techniques du montage vidéo, en épargnant le secteur du cinéma. Finie la souplesse de la colleuse au scotch. Les monteurs et les monteuses quittent la sensualité tactile de la pellicule et entament un voyage sans retour vers l’abstraction. L’image n’est plus directement lisible, mais inscrite sous forme de signaux électroniques sur une bande magnétique. Désormais couper c’est recopier une portion de plan d’une cassette vers une autre cassette qui enregistre. Pour inverser l’ordre de deux plans au milieu d’un film, c’est tout le film qu’il faut recopier. Une période cauchemardesque pour certains.

Cette parenthèse technologique durera une bonne dizaine d’années avant l’arrivée de ce qu’on appelait dans les années 90 le montage virtuel, c’est-à-dire l’informatique. L’abstraction monte d’un cran, l’image et le son deviennent des suites de codes, stockées dans des disques durs, la volumineuse table de montage cède la place à un petit clavier. Plus besoin de se lever de son siège pour des manipulations, plus de rembobinages, plus d’attente, tout est instantané. De nouveaux pans de créativité s’ouvrent… mais il faut aller toujours plus vite !

Cette fois encore, avec l’arrivée de l’informatique, les hommes vont investir massivement le métier. Cependant la parité est presque maintenue, semble-t-il. C’est du moins ce qu’indiquent différentes études des Monteurs associés.

Le numérique, c’est aussi la séparation du montage son qui devient une spécialité à part entière, plus technique. Comment s’étonner que les monteurs son soient très majoritairement des hommes ? (Plus de 70 % selon l’étude de l’AFSI, Association française du son à l’image.) Comment s’étonner qu’on tente par les mots de réduire le travail du monteur, improprement nommé « monteur image » dans bien des génériques ? Comme s’il était renvoyé au temps du muet, ne s’occupant que de la moitié du montage, l’autre moitié étant le montage son. Derrière la sémantique, c’est le même jeu d’invisibilité d’un métier qui est à l’œuvre.

Si notre festival s’intitule les Monteurs s’affichent, ce n’est pas pour braquer les projecteurs sur telle ou telle personnalité. Notre désir est de donner à voir concrètement en quoi consiste notre métier, comment s’entremêlent créativité et savoir-faire dans cette recherche commune avec les cinéastes du meilleur film possible.

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Ces quelques lignes s’inspirent en partie de l’étude de Sébastien Denis : À la recherche du monteur. La lente émergence d’un métier (France, 1895-1935), in 1895 n°65 (hiver 2011), revue de l’association française de recherche sur l’histoire du cinéma (https://journals.openedition.org/1895/4433).